Huit mois pour bâtir une équipe

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Un collectif et une identité à trouver

Qualifiée directement pour le prochain Mondial en Russie, et ce pour la première fois depuis 2005, l’équipe de France a assuré le minimum syndical dans un groupe largement à sa portée, et sans pratiquer un football de très haute voltige. Didier Deschamps a donc huit mois devant lui et de nombreux matchs amicaux pour faire émerger une équipe type, et assumer une vraie identité de jeu. C’était la grande question des derniers jours dans la presse : la France a-t-elle déjà eu un jour une identité de jeu, un style ? Alors que les Bleus viennent d’obtenir sans gloire leur ticket pour la Coupe du Monde 2018 en Russie, se pose ainsi le problème de la qualité du jeu et du réel poids du collectif tricolore. Le tout, en sachant que la France possède, et de loin, la génération la plus prometteuse de la planète, ou en tout cas la plus convoitée des grands championnats européens. Problème, le sélectionneur n’a pas encore trouvé la formule, n’a pas réussi à faire l’amalgame de cette masse de talents. Surtout, dans ses grandes années, que ce soit en 1982, 1984, en 1998, 2000 et 2006, l’équipe de France s’est toujours appuyée sur un génie du football, un maître à jouer. Michel Platini et Zinédine Zidane ont ainsi été tour à tour les « Mozart » du collectif tricolore. Seulement aujourd’hui, personne n’a pris ce rôle de leader technique, d’organisateur du jeu, sous le maillot bleu blanc rouge. La tâche s’annonce donc inédite pour Didier Deschamps et son staff, à savoir faire gagner une équipe qui n’a pas de numéro 10. A contrario, hormis son duo Henry-Trezeguet à l’époque, les Bleus de 1998 n’avaient pas autant de cracks en son sein que l’effectif actuel. Difficile même d’arrêter aujourd’hui un groupe de 23 joueurs susceptibles de faire le voyage en Russie, même si à huit mois du coup d’envoi de l’événement, une petite vingtaine d’éléments ont semble-t-il déjà une longueur d’avance sur la concurrence (Lloris, Mandanda, Areola, Sidibé, Koscielny, Varane, Umtiti, Kimpembe, Mendy, Kanté, Pogba, Matuidi, Rabiot, Lemar, Mbappé, Griezmann, Giroud).

 


S’appuyer sur le 4-2-3-1 de l’Euro 2016

Malgré tout, durant l’Euro 2016, Didier Deschamps a touché du doigt un schéma de jeu qui se rapproche le plus de ce que la France sait faire. Longtemps plombés par un 4-3-3 trop raisonnable et donc trop frileux, les Bleus se sont presque révélés dans le 4-2-3-1 du championnat d’Europe, avec Antoine Griezmann en soutien d’Olivier Giroud. C’est du reste la meilleure association qui ait été testé en attaque, tout du moins dans la durée. Et ces deux-là demeurent avec quatre buts chacun, les éléments les plus prolifiques de l’équipe de France durant ces éliminatoires. Alors oui dernièrement, l’un comme l’autre n’ont pas été brillants en club, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais force est de constater que ce sont eux qui ont offert définitivement la qualification à la France, face à la Biélorussie mardi soir (succès 2-1), tandis qu’ils étaient à contrario les deux joueurs les plus critiqués par les médias. Il apparaît donc logique de faire confiance à ce duo, jusqu’à ce que l’on apporte la preuve par les faits, qu’une meilleure collaboration existe. Sur les ailes, Didier Deschamps semble pour le coup avoir le choix entre trois jeunes pousses qui montent aussi vite qu’elles se montrent indispensables, à savoir Thomas Lemar, Kylian Mbappé et Ousmane Dembélé. Reste à savoir comment le dernier va revenir de sa blessure musculaire d’ici début 2018. Ensuite au milieu de terrain, les mandats successifs de Laurent Blanc et du Bayonnais ont apporté la preuve qu’à trois, la France est certes plus solide, mais elle est aussi coupée davantage en deux et moins entreprenante offensivement. Or le parti pris de l’Euro 2016 était de dire : « Peu importe que nous prenions des buts, étant donné que notre arsenal en attaque nous permet d’en marquer davantage ». C’était du reste la philosophie de la France de Roger Lemerre à l’Euro 2000, qui prenait au moins un but à chaque match (sauf contre le Danemark, 3-0), mais qui est allé au bout de son rêve avec quatre joueurs à vocation offensive (Henry, Dugarry, Zidane et Djorkaeff). Et c’est assez évident que cela paraît être le meilleur chemin à suivre en vue du Mondial 2018.

 


Assumer le style direct de l’équipe

A la différence près, et elle est d’importance, que la France faisait le jeu à l’époque. Aujourd’hui, non seulement le football a évolué et ne fabrique plus de numéro 10. Mais les équipes qui se montrent les plus dangereuses, demeurent celles qui agissent en contres très rapides, à une touche de balle. Le Monaco de Leonardo Jardim a été sacré champion de France et promu demi-finaliste de la Ligue des Champions en jouant de la sorte. Le Real Madrid de Zinédine Zidane est double champion d’Europe en titre et assomme ses adversaires de la sorte. Antonio Conte a sonné la révolution à Chelsea avec cette philosophie. Alors oui, Didier Deschamps doit privilégier une formule qui n’encombre pas le milieu de terrain, mais qui assure par ailleurs la solidité défensive suffisante pour ne pas sombrer face aux grosses écuries. Avec le profil de ses latéraux, très offensifs que sont Benjamin Mendy, qui s’est malheureusement gravement blessé fin septembre, et Djibril Sidibé, mais aussi de ses nombreux ailiers très efficaces en un-contre-un (Mbappé, Dembélé, Martial, Coman), le 4-2-3-1 est évidemment la formule que Didier Deschamps doit installer durablement, avec le style de jeu qui va avec. Un style direct, qui ne tolère pas les fioritures au milieu de terrain, et qui se veut tranchant dans les 30 mètres adverses. Car par expérience, le milieu à trois n’a jamais vraiment convaincu en équipe de France ces dernières années. Et pourtant, on se dirige vraisemblablement vers un trio Pogba-Kanté-Matuidi, si les statuts n’évoluent guère d’ici à juin prochain. Problème, et on l’a vu avec l’ancien parisien notamment lorsqu’il évoluait dans ce système avec Laurent Blanc et Unai Emery, cette disposition est trop minimaliste, même si solide par ailleurs. Sauf qu’aujourd’hui, ce que l’on demande au sélectionneur, c’est d’assumer le profil de son effectif. On ne peut pas en même temps revendiquer une solidité défensive comme a pu le faire l’Italie dans ses grandes années, et en même temps vouloir déployer ses ailiers en permanence, certes très talentueux, mais gâchés car freinés par une telle tactique.

 


Avec l’identité viendra le succès

Il faut assumer le fait d’avoir un potentiel offensif extraordinaire, et donc accepter de se découvrir davantage, mais en parallèle, de marquer aussi beaucoup plus. Et c’est aussi ça avoir une identité de jeu. Ne pas renier ses qualités premières, dans un schéma tactique qui bafoue l’ADN de sa génération de joueurs. L’Italie, puisque l’on parle d’elle, a toujours revendiqué un football ultra réaliste, basé sur une assise défensive imparable, le Catenaccio. L’Espagne elle prône un football de possession, avec des joueurs capables d’échanger à une touche de balle, mais dans une philosophie de domination de l’adversaire, quit à aligner un faux numéro 9, comme elle le fait régulièrement depuis que David Villa a quitté la sélection. Les Pays-Bas eux ont construit leur renommée à la fin des années 70 et plus tard au début des années 90 avec un football total, inspiré par Johan Cruyff, qui se voulait ultra offensif. L’Allemagne elle, depuis 2012, pratique un football plus minimaliste mais non moins pragmatique, qui s’appuie sur les valeurs de combat d’une part, et d’opportunisme offensif. La France doit donc aujourd’hui revendiquer son visage d’équipe de contres, en valorisant ce qui fait sa force, à savoir le travail sur les ailes. Mais pour que cela dure et s’imprègne des sélections de jeunes, il faut justement qu’il y ait un travail plus global au niveau de la Direction Technique Nationale, pour faire transpirer justement cette philosophie, cet ADN, parmi les différents échelons. C’est en outre ce qu’il aurait dû se passer depuis la prise de fonction de Didier Deschamps en 2012, car c’est avant tout le sélectionneur des « A » qui impulse une dynamique. Bref, même si tout n’a pas été fait jusqu’à présent pour faire de cette équipe de France un des trois favoris pour le Mondial 2018, devant le Brésil, l’Espagne et l’Allemagne, tout n’est pas à jeter. Les bases sont là, puisque la défense tricolore n’est discutée par personne. Il est également établi que les Bleus ne peuvent plus vivre sans N’Golo Kanté à la récupération, comme il est évident dans la tête du sélectionneur national, que le duo Giroud-Griezmann est le mieux armé à ce jour pour mener l’attaque des Bleus. Alors allons au bout des choses, et faisons enfin émerger un 4-2-3-1 dans cette équipe de France. Parce que c’est notre identité, quoi qu’on en dise, et parce que c’est en étant ambitieux que l’on ira loin en Russie.

Damien Chédeville


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Crédits Photos : fff.fr (Vincent Orsini)